Note d’intention de la réalisatrice Elisabet Gustafsson

Dès la première lecture du texte original de l’écrivain britannique Saki, écrit en 1914, j’ai visualisé ce que pourrait être un film fort. L’histoire était touchante et moderne, l’univers rempli d’imagination et de poésie, teinté d’humour noir, le tout baignant dans une ambiance tout à la fois absurde et réaliste.

Monsieur B, le personnage principal, est un homme aigri et éteint qui nous inspire une certaine pitié. Sa souffrance réside dans son incapacité à rendre sa vie intéressante et plus exactement à rendre sa vie digne d’intérêt aux yeux des autres. Une mise en parallèle avec la société d’aujourd’hui qui place la réussite au-dessus de tout, mettant sur la touche tous ceux qui ne répondent pas à ces critères de succès, et en avant les « gagnants » largement relayée par les médias.

Monsieur B devient en effet victime de lui-même, de cette incapacité à apprécier les choses simples de la vie. Tous les jours, lors de son trajet en train pour se rendre à son travail, il se joint aux autres habitués de ce trajet avec lesquels il partage un compartiment. Ce lieu devient la scène de leurs espoirs à exister aux yeux des autres. Ils essaient tous de s’épater les uns les autres en racontant des histoires de leur vécu, des faits-divers, des anecdotes. Ils se comportent en rapaces, dégageant de la « scène » tous ceux qui n’y ont pas, ou plus leur place. Monsieur B, enfermé dans cette course effrénée aux sensations, n’arrive pas à accéder à cette place tant convoitée. Cette frustration le ramène finalement à recycler l’histoire imaginaire de son ami Monsieur G, une histoire sur le destin incroyable d’une poule échappant de peu à une mort certaine infligée par un serpent. Cette poule lui fait vivre des moments de gloire auprès de la ville entière, mais hélas, avec le temps, un succès rapidement oublié de tous. Monsieur B retourne à son point de départ, spectateur du ring du succès, ce qui le plonge dans une dépression aveuglante ne sachant plus discerner ce qui importe dans sa propre vie.

Il va même transformer la mort de sa femme en un événement quelconque, susceptible d’intéresser les foules. Sauf que là, il dépasse sans même s’en rendre compte, une limite morale, et s’expose du coup comme une personne sans conscience, sans scrupule aux yeux de tous.

Il n’y a point de retour possible pour Monsieur B qui sombre dans une dépression où seul son propre imaginaire semble exister. L’imaginaire est représenté par la poule, la vedette de l’histoire phare de Monsieur B, histoire à laquelle il se cramponne.

A la fin du film, Monsieur B devient lui-même le sujet de conversation dans le compartiment de train. Ses compagnons n’hésitent aucunement à exploiter son destin tragique, pathétique pour mieux exister eux-mêmes, dans leur vie sans intérêt. Exactement comme ils l’auraient fait pour n’importe qui d’autre de leur entourage. Paradoxalement, c’est en devenant le sujet même de discussion que Monsieur B arrive enfin à exister.

Tous les personnages du film sont nommés par une lettre. J’ai en effet voulu rendre les personnages neutres, les dépeindre comme des représentants d’une société quelconque et renforcer l’absurdité de leur univers et de leur situation.

Cette absurdité est servie également par les dialogues. Le fait, par exemple, que les discussions entre Monsieur B et son collègue de bureau Monsieur G, se poursuivent sans interruption entre les différents décors, le court de tennis, le bar, la partie de croquet au parc, [ce qui est bien sûr un non sens au sein de ces ellipses temporelles], montre que le monde autour de Monsieur B n’a plus de réelle existence à ses yeux. Il ne le voit plus. L’arbitre de tennis qui dort, le barman qui lutte contre sa petite taille semblent se trouver dans un monde parallèle à celui de Monsieur B.

De même, l’histoire de la 7ème poule, racontée par Monsieur B dans le train, tient une place très importante dans le film. Pour représenter cette histoire, le style réaliste est complètement abandonné, pour privilégier cet univers absurde, exagéré où les humains sont déguisés en animaux. La fantaisie et la magie de l’histoire de la 7ème poule marquent le manque cruel d’imagination des personnages du film.

L’EPOQUE ET L’IMAGE

La société, dans laquelle se déroule l’histoire intemporelle du film, correspond aux codes et repères des années 50. Période de l’après-guerre où tout était à reconstruire, où une soif de modernité insatiable régnait. L’histoire originale extraite d’un recueil de nouvelles est contemporaine à son auteur, l’écrivain britannique Saki, de son vrai nom Hector Hugh Munro. Cette nouvelle se déroule au début du 20e siècle, à cette période très particulière de la Belle Epoque, où la société vécut une croissance impressionnante mais période qui aboutit à des guerres sans précédent. Tandis que les années 50 sont les prémisses de notre société actuelle. En effet c’est le boom économique, le début de l’individualisme, du droit à la consommation, de la course effrénée à la modernité. Placer l’histoire du film dans le milieu des années 50 permet, une distanciation vis à vis de cette histoire. Car, en plus d’être absurde, elle nous semble, également lointaine. Et finalement, cet univers propose de mettre en lumière les propres travers de notre société actuelle, celle du XXIe siècle.

Le côté réaliste et absurde de La 7ème Poule m’a immédiatement fait penser aux films de Jaques Tati (1). Le choix de l’époque découle également de cette référence. Playtime (2) m’a notamment beaucoup inspirée dans ma réflexion autour de ce film. Chez Jacques Tati, le regard sur la société moderne est grinçant et on y retrouve aussi l’homme lambda, perdu dans une immense bureaucratie.

Les décors jongleront entre d’un côté, le traditionnel et classique, représenté par la maison de Monsieur B, son quartier pavillonnaire et de l’autre, l’agitation du monde moderne, la ville, le bureau, les tentations, le divertissement. Le train relie ces deux mondes et ce « passage » est donc habité par les histoires dans l’histoire, racontées par les gens du compartiment.

Par ce film au visuel que je souhaite fort, c’est une certaine déshumanisation de notre société et l’extrême agitation du monde moderne que je veux mettre en exergue. Si l’univers est absurde, ce sont bien sûr des problématiques ô combien contemporaines que ce film se propose d’aborder. Comment exister aux yeux des autres… Comment exister à ses propres yeux…


(1) Jacques Tati, réalisateur français ( 1907-1982) ; ses films : Jour de fête (1949), Les vacances de Monsieur Hulot (1953), Mon oncle (1958- Oscar du meilleur film étranger), Playtime (1967), Trafic (1971).
(2) Playtime, film organisé en six séquences, est l’histoire de deux personnages qui se croiseront tout au long du récit : Barbara, une jeune touriste américaine en visite à Paris et M.Hulot qui a rendez-vous avec un personnage important